Personne n'est jamais entré dans mon bureau en disant « bonjour, je suis glossophobe ». Le mot existe, Google l'adore, mais dans la vraie vie les gens disent autre chose. Ils disent : « Je suis nul à l'oral. »
Commençons quand même par le mot savant, puisque vous l'avez probablement tapé pour arriver ici. Ensuite, on parlera de ce qui se passe vraiment.
Glossophobie : définition
La glossophobie, c'est la peur de parler en public. Le mot vient du grec glôssa, la langue, et phobos, la peur. Rien de plus.
Ce n'est pas un diagnostic officiel. Les classifications médicales ne connaissent pas la « glossophobie » : quand la peur de parler devant les autres devient vraiment envahissante, elles la rangent dans l'anxiété sociale. Le manuel américain de psychiatrie (DSM-5) prévoit même une précision pour les personnes dont l'anxiété ne concerne que les situations de performance, comme parler en public.
Et c'est très répandu. Dans une enquête menée au Canada auprès de la population générale (Stein et al., 1996), environ un tiers des personnes interrogées déclaraient une anxiété excessive quand elles devaient parler devant un large public. Si vous vous reconnaissez, vous êtes en nombreuse compagnie.
Les symptômes, ou ce que vous vivez déjà
- Dans le corps : le cœur qui s'emballe, la voix qui tremble, les mains moites, la bouche sèche, le rouge qui monte.
- Dans la tête : le trou de mémoire, les pensées qui s'accélèrent, le scénario catastrophe qui tourne en boucle.
- Dans le comportement : parler trop vite pour en finir, fuir les regards, et surtout éviter. On décline la présentation, on laisse un collègue y aller, on se tait en réunion.
« Je suis nul » : d'où vient ce jugement ?
Ce qui me frappe le plus en séance, c'est d'où vient ce « je suis nul ». Presque jamais des autres. Les gens n'ont généralement reçu aucune remarque. C'est leur propre jugement, et il est sévère.
Quand il y a un vrai retour extérieur, il est souvent très différent de ce que la personne imagine. Par exemple, chez celles et ceux qui parlent beaucoup et vite, le problème n'est pas d'être « nul » : c'est que l'autre ne suit pas tout. Ça se travaille en quelques séances, et ça n'a rien à voir avec un manque de talent.
La recherche confirme que notre jugement sur nous-mêmes est biaisé. Des psychologues ont montré que nous surestimons largement à quel point les autres remarquent nos faits et gestes : c'est l'effet projecteur (Gilovich et al., 2000). Pour la prise de parole, c'est encore plus net : les orateurs croient que leur nervosité se voit bien plus qu'elle ne se voit réellement. C'est l'illusion de transparence (Savitsky et Gilovich, 2003). Et le plus beau : les participants à qui l'on expliquait ce biais avant de parler faisaient de meilleurs discours, selon des observateurs extérieurs.
Le trac ne doit pas disparaître
Je le dis à tous mes élèves : le but n'est pas de ne plus avoir de trac. Et j'ai une anecdote pour le prouver.
Un soir, avant un spectacle d'impro, je ne stressais pas du tout. Zéro trac. Et j'ai complètement foutu en l'air le spectacle. Pas parce que j'étais détendu, mais parce que je ne stressais pas pour une bonne raison : je m'en fichais. Je n'étais pas impliqué, et ça s'est vu.
Depuis, quand je sens un petit stress avant de monter sur scène, je le prends comme une bonne nouvelle : ça veut dire que je suis conscient de l'enjeu. Les psychologues décrivent d'ailleurs depuis longtemps une courbe en « U inversé » : trop peu d'activation, on est mou ; trop, on est paralysé ; entre les deux, on est au mieux. (Petite honnêteté de neuroscientifique : l'expérience d'origine, menée par Yerkes et Dodson en 1908, portait sur des souris et des chocs électriques. Ne la prenez pas au pied de la lettre, mais l'idée générale tient.)
Le problème, ce n'est donc pas le trac. C'est le trac paralysant.
Pourquoi on stresse : on anticipe, et on anticipe mal
Le stress d'avant, c'est de l'anticipation. Votre cerveau simule ce qui va se passer pour s'y préparer. Sauf qu'il le simule mal : il imagine un public hostile, des regards qui jugent, un silence glacial après chaque phrase.
Dans la réalité, personne dans le public n'a envie d'être à votre place. Regardez la salle la prochaine fois : tout le monde est soulagé que ce soit vous qui soyez debout, et pas eux. Ils ne vont pas vous juger durement, parce qu'ils ne feraient pas mieux et qu'ils ne feraient pas les fiers à votre place. Vous avez le droit de ne pas être complètement à l'aise. Eux non plus ne le seraient pas.
Ce que je propose en séance
1. Se concentrer sur ce qu'on fait, pas sur ce qu'on va dire
Juste avant de parler, ce n'est plus le moment de réfléchir à ce que vous allez dire. C'est trop tard pour ça, et le contenu, en général, ça va rouler. Ramenez votre attention sur ce que vous faites : vos pieds, votre souffle, vos mains. C'est concret, c'est maintenant, et ça coupe le scénario catastrophe.
2. Prendre le temps d'entrer
C'est mon conseil le plus simple et l'un des plus efficaces. Ne commencez pas à parler en marchant. Prenez le temps d'entrer, de prendre votre place, puis de regarder les gens. Ces quelques secondes de déplacement et de positionnement calment le jeu, pour vous comme pour la salle. Elles vous paraîtront interminables ; vu du public, elles passent pour de l'assurance (merci l'illusion de transparence).
3. Accepter de ne pas être parfaitement à l'aise
L'objectif n'est pas d'être détendu comme sur votre canapé. C'est d'être assez présent pour dire ce que vous avez à dire. Un peu de tension, c'est de l'implication, et ça se voit en bien.
Pour aller plus loin sur ces techniques : 5 techniques pour vaincre le trac et le guide complet pour oser parler en public.
Quand est-ce que ce n'est plus « juste du trac » ?
Un coach peut beaucoup pour le trac, même fort. Mais il y a des situations où il vaut mieux en parler d'abord à un professionnel de la santé : votre médecin, un psychologue ou un psychiatre. Par exemple quand :
- la peur vous fait refuser des choses qui comptent : un poste, une formation, un examen ;
- l'angoisse commence des jours ou des semaines avant, et vous empêche de dormir ;
- vous faites des crises de panique ;
- la peur déborde sur d'autres situations sociales : manger devant les autres, parler à un inconnu, passer un coup de fil.
Dans ces cas-là, on peut parler d'anxiété sociale, et il existe des traitements efficaces, en particulier les thérapies cognitivo-comportementales (TCC). Ce n'est pas un échec de consulter : c'est le bon outil pour le bon problème. Et rien n'empêche de travailler la prise de parole en parallèle.
En résumé
La glossophobie, c'est un mot savant pour une peur que presque tout le monde connaît. Elle se nourrit surtout de notre propre jugement, et d'une anticipation qui voit tout en noir. Le but n'est pas d'éteindre le trac, mais de le ramener à une taille où il vous sert. Et si vous vous dites « je suis nul à l'oral », sachez que c'est la phrase que j'entends le plus souvent, chez des gens qui ne le sont pas.
Sources :
• Stein M.B., Walker J.R. et Forde D.R. (1996). Public-speaking fears in a community sample. Archives of General Psychiatry, 53(2), 169-174. DOI : 10.1001/archpsyc.1996.01830020087010
• Gilovich T., Medvec V.H. et Savitsky K. (2000). The spotlight effect in social judgment. Journal of Personality and Social Psychology, 78(2), 211-222. DOI : 10.1037/0022-3514.78.2.211
• Savitsky K. et Gilovich T. (2003). The illusion of transparency and the alleviation of speech anxiety. Journal of Experimental Social Psychology, 39(6), 618-625. DOI : 10.1016/S0022-1031(03)00056-8
• Yerkes R.M. et Dodson J.D. (1908). The relation of strength of stimulus to rapidity of habit-formation. Journal of Comparative Neurology and Psychology, 18(5), 459-482.
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