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Les neuromythes de la prise de parole (et pourquoi je croise les bras)

Par Benjamin Boury-Jamot • 14 octobre 2026

Je croise les bras. Souvent. En réunion, en séance, en écoutant quelqu'un parler. Et à chaque fois, une petite voix me souffle : « Attention, tu as l'air fermé. » C'est la voix de tous les livres sur le langage corporel lus en diagonale.

Sauf que je ne suis pas fermé. Je suis concentré. Alors j'ai fait ce que fait un ancien chercheur quand quelque chose le gratte : je suis allé voir ce que disent les études.

Spoiler : pas grand-chose de ce qu'on raconte. Et en tirant ce fil, j'ai trouvé toute une pelote de mythes qui circulent dans les formations à la prise de parole. En voici cinq, plus un bonus. Du plus inoffensif au plus tenace.

Mythe n°1 : les bras croisés, signe de fermeture

C'est le grand classique. Bras croisés = sur la défensive, fermé, pas d'accord. On le lit partout, et mes élèves me le ressortent régulièrement.

Le problème, c'est qu'il n'existe pas de dictionnaire des gestes. Un même geste peut vouloir dire dix choses selon la personne et le contexte : on croise les bras parce qu'on a froid, parce que c'est confortable, parce qu'on réfléchit. Une étude de Friedman et Elliot (2008) a même montré que des participants à qui l'on faisait croiser les bras persistaient plus longtemps sur des anagrammes difficiles. Si le geste dit quelque chose, ce serait plutôt « je m'accroche ».

La nuance honnête : certaines personnes en face interpréteront vos bras croisés comme une fermeture, même si ce n'est pas ce que vous ressentez. Ce que j'en retiens, moi : je ne m'interdis rien, mais je sais ce que je fais. Si je croise les bras pendant qu'un collègue me présente une idée encore fragile, je peux les décroiser, ou simplement dire « je réfléchis ». C'est tout.

Mythe n°2 : « 93 % de la communication est non verbale »

Si c'était vrai, vous comprendriez 93 % d'une conférence en finnois. Essayez, je vous attends.

Ce chiffre vient des expériences d'Albert Mehrabian, à UCLA, en 1967. Ses participants entendaient des mots isolés exprimant un sentiment (du genre « chéri » ou « terrible »), prononcés sur un ton qui en contredisait parfois le sens, et devaient deviner l'attitude de la personne. Dans cette situation, le ton et le visage pesaient plus lourd que le mot. D'où la fameuse répartition 7 % / 38 % / 55 %.

Mehrabian lui-même a passé des années à répéter que ses résultats ne s'appliquaient pas à la communication en général. Personne ne l'a écouté, parce qu'un chiffre précis, ça rassure. La vraie leçon de ses études est pourtant utile : quand vos mots et votre attitude se contredisent, c'est l'attitude qu'on croit. C'est une histoire de cohérence, pas de pourcentage.

Mythe n°3 : la posture de pouvoir qui booste la testostérone

En 2010, Dana Carney, Amy Cuddy et Andy Yap publient une étude : tenir deux minutes une posture « de pouvoir » (mains sur les hanches, façon Wonder Woman) augmenterait la testostérone, baisserait le cortisol et rendrait plus audacieux. La conférence TED d'Amy Cuddy devient l'une des plus vues de l'histoire.

Puis d'autres équipes refont l'expérience, avec beaucoup plus de participants. En 2015, Ranehill et ses collègues ne trouvent aucun effet hormonal. En 2016, Dana Carney, la première autrice de l'étude originale, publie un texte où elle déclare ne plus croire à ces effets. C'est rare, et ça mérite le respect.

Ce qui tient peut-être : se tenir de façon ouverte donne parfois un léger sentiment de confiance (même ça, ça se discute encore). Donc si vous aimez faire Wonder Woman dans les toilettes avant une réunion, faites-vous plaisir. Votre testostérone n'est simplement pas au courant.

Mythe n°4 : le « cerveau reptilien » qui panique

« Votre peur de parler en public vient de votre cerveau reptilien. » On la lit dans à peu près tous les articles sur le trac.

L'idée d'un cerveau en trois couches (un cerveau reptilien au fond, un cerveau émotionnel par-dessus, un cortex rationnel au sommet) vient du neuroscientifique Paul MacLean, dans les années 1960. C'est une image pratique, mais l'évolution ne fonctionne pas comme ça : elle n'empile pas des étages, elle remanie tout le cerveau. Les reptiles ont d'ailleurs, eux aussi, des structures comparables aux nôtres. Des chercheurs ont résumé le problème dans un article au titre parfait : « Votre cerveau n'est pas un oignon avec un petit reptile à l'intérieur » (Cesario et al., 2020).

Votre trac n'est pas un lézard caché sous votre cortex. C'est un système d'alarme très bien intégré, qui discute en permanence avec le cortex préfrontal. Et c'est justement pour ça qu'on peut l'entraîner.

Mythe n°5 : l'attention d'un poisson rouge

« Nous avons désormais une durée d'attention de 8 secondes, moins qu'un poisson rouge. » Ce chiffre vient d'un rapport marketing de Microsoft Canada (2015), qui citait lui-même un site web sans étude derrière. Quant aux poissons rouges, ils retiennent des informations pendant des mois. Ils méritent des excuses.

Il n'existe pas de durée d'attention fixe, ni de 8 secondes, ni de 10 minutes. L'attention dépend surtout de l'intérêt et de la variation. Votre public n'a pas l'attention d'un poisson rouge. Il a l'attention de quelqu'un qui s'ennuie, ce qui est très différent, et entièrement de votre ressort.

Bonus hors catégorie : « Vous êtes la moyenne des 5 personnes que vous fréquentez »

Rien à voir avec la communication, mais je ne résiste pas. Cette phrase vient du conférencier motivationnel Jim Rohn, pas d'une étude. Des chercheurs ont bien montré que certaines habitudes se diffusent à travers nos réseaux sociaux, parfois même au-delà de nos proches. Mais personne n'a jamais trouvé de chiffre 5, ni de « moyenne ». C'est du bullshit de coach, et je le dis d'autant plus librement que je suis coach.

Pourquoi ces mythes ont la vie dure

On pourrait croire que le monde scientifique est immunisé. Pendant mon doctorat, j'ai vu les mêmes mécanismes : des protocoles reconduits pendant des années parce que « on a toujours fait comme ça », des choix qu'on ne remet pas assez en question. Ce que j'ai aimé dans la recherche, c'est justement ce moment où l'on remet en cause, y compris ce qu'on faisait soi-même.

Un mythe, c'est une idée qu'on a arrêté de vérifier. Ça vaut aussi pour moi : si demain une étude solide contredit ce que j'enseigne, je change. Savoir s'adapter, c'est un peu tout le sujet.

Alors, je fais quoi à la place ?

En vrai, mes élèves arrivent rarement la tête pleine de mythes (à part les bras croisés, qui reviennent toujours). Leur vrai problème est ailleurs : ils ne sont pas conscients de ce qu'ils font eux-mêmes.

C'est vraiment ça que j'enseigne : se recentrer sur soi, pas sur ce qu'on va dire. Le contenu, en général, ça va rouler. Ce qui coince, c'est qu'on est tellement occupé par la phrase suivante qu'on ne sait plus ce que font nos mains, notre souffle ou notre regard.

Ensuite, on travaille grosso modo. La prise de parole est beaucoup moins précise qu'on le pense : il n'y a pas d'angle de bras réglementaire ni de durée de regard optimale. Même le « balayage de 3 à 5 secondes » que je conseille dans mon article sur le langage corporel est un ordre de grandeur, pas une loi.

En séance, je montre souvent une version exagérée : plus lente, plus ample, avec plus de silences que ce qui serait naturel. Personne ne doit parler comme ça. Mais entre ce que vous faites spontanément (je n'aime pas trop l'expression « au naturel », j'y reviendrai dans un autre article) et cet extrême, il y a votre zone. C'est elle qu'on cherche ensemble.

Et l'humour ? Je n'ai pas de blague toute prête. Je fais des vannes avec ce qui se passe en séance. C'est déjà une leçon en soi : ce qui fait rire, c'est presque toujours ce qui est vivant, pas ce qui est préparé.

En résumé

Méfiez-vous des chiffres trop ronds, des règles trop simples et des gestes qui « veulent dire » quelque chose. Y compris quand c'est moi qui les donne.

Sources :
• Mehrabian A. et Wiener M. (1967). Decoding of inconsistent communications. Journal of Personality and Social Psychology, 6(1), 109-114.
• Carney D.R., Cuddy A.J.C. et Yap A.J. (2010). Power posing. Psychological Science, 21(10), 1363-1368. DOI : 10.1177/0956797610383437
• Ranehill E. et al. (2015). Assessing the robustness of power posing. Psychological Science, 26(5), 653-656. DOI : 10.1177/0956797614553946
• Friedman R. et Elliot A.J. (2008). The effect of arm crossing on persistence and performance. European Journal of Social Psychology, 38(3), 449-461.
• Cesario J., Johnson D.J. et Eisthen H.L. (2020). Your brain is not an onion with a tiny reptile inside. Current Directions in Psychological Science, 29(3), 255-260. DOI : 10.1177/0963721420917687

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